Parution du "Château des Carpathes" Eric Ruckstuhl
Marc Jakubowski Interviewé sur RIV54
Interview de Marc Jakubowki sur la chaine RIV54 pour la parution de la bande dessinée "Le château des Carpathes" Dessins Eric Ruckstuhl, Textes et dialogues Marc Jakubowski aux éditions roymodus. 1° tome de la collection "Jules Verne, les mondes extraordinaires" - copyright 2010 http://www.riv54.com
L'esprit de "l'esprit de la savane"
"L'esprit de la savane" est l'occasion pour Edoardo di Muro de replonger plus profondément dans les sources africaines de son art. En associant la technique pointilliste et l'aquarelle, Edo exprime des palettes chromatiques à fleur de peau. En Afrique, la couleur est un sixième sens, cognitif et sensible.
En avant première nous vous présentons ce que sera ce tome 2 des aventures du Beliyan Tyara.
Sembène Ousmane aimait Edoardo di Muro à dessein
Avant propos de Sembène Ousmane [in] Afrique.
En décembre 1979, un peintre-dessinateur expose à la « Galerie 39 » du Centre culturel français de Dakar. Son nom est Edoardo di Muro. Enfant de la lointaine Italie, Edoardo se fait rapidement connaître par ses dessins en encre noire de Chine qui tissent une sorte de convergence secrète avec le génie artistique africain.
Edoardo perpétue en effet le beau travail des anciens sculpteurs et fondeurs africains. Observez un masque ou une statuette africaine des siècles passés : l’importance donnée à certains éléments semble s’opposer à l’harmonie et à l’équilibre des formes. C’est ainsi que des scarifications, nombrils, seins, nez, bras, jambes, œil, bec d’oiseaux, cornes, etc. se déploient en larges vagues pour attirer l’attention. Edoardo recourt à cette même technique de grossissement des détails. Il choisit d’accentuer des traits secondaires qui auraient pu échapper au regard. L’œil suit donc la trajectoire inverse allant des « détails » mis en relief au plan d’ensemble.
Edoardo tire ses sujets d’inspiration des scènes quotidiennes en Afrique. Il affectionne, pour leur authenticité, ces lieux difficiles à caractériser qui se situent quelque part entre le monde rural et les villes modernes. Peintre de « milieu », il semble bouder les buildings, les belles et magnifiques villas de la bourgeoisie africaine, les belles avenues envahies de voitures, les femmes au port majestueux drapées dans leur insolence de nouvelles riches. Peintre de « carrefour social », il travaille volontiers sur quelques sujets de prédilection : la borne-fontaine, les femmes, les fillettes avec leurs ustensiles en matière plastique, la boutique à l’angle de la rue regorgeant de produits d’importation, la carcasse rouillée d’une vielle voiture crevant au soleil… Edoardo est assis sur la crête d’une ligne médiane. La façade d’une maison en bois à deux étages fait son affaire. Il la décortique. Il montre le pourrissement des bois mais souligne, d’un trait de crayon, le goût du propriétaire pour le luxe. Rien ne manque. Tous les détails sont griffés en encre noire. Edoardo a la caméra dans l’œil. Il photographie tout. Combien de fois a-t-il observé ces sujets rendus avec autant de précision ?
Mais le souci du détail s’allie, chez le dessinateur, à un sens très élevé et très digne de la pudeur. Lorsqu’il nous entraine par exemple dans ce lieu mal famé que l’on nomme le maquis, il évite les postures audacieuses de la clientèle féminine, les ivrognes écroulés, les gueules béantes envahies de mouches. En revanche, il insiste, avec son œil caméra, sur les marques de vin, de bière ou d’alcool, et s’attarde sur les éléments publicitaires qui recouvrent les murs de l’estaminet.
Edoardo n’a pas choisi la facilité. Il aurait pu amasser une petite fortune en « mangeant » à chaque tableau de la couleur vive et en fixant sur papier une Afrique misérable et colorée pour touristes. Homme de vérité, il préfère montrer l’Afrique « de l’intérieur », celle dont il partage le destin. N’est-il pas d’ailleurs une célébrité locale ? Dans son quartier indigène, un arrêt de bus porte son nom : « Arrêt Edoardo ». Ainsi en a décidé la population riveraine, sans consulter le Conseil Municipal ni le Gouvernement du Sénégal.
L’Afrique a pris en main Edoardo. Les Bassaris lui ont ouvert leur porte lors de la fête rituelle de leur communauté. Initié, il a rédigé une monographie illustrée consacrée à la culture bassari. S’expliquant sur cette initiative, il écrit « Loin de la rigueur scientifique de l’ethnologue, mais vivant émotivement cet événement exceptionnel, j’évoque dans ces dessins l’action, en essayant de rester fidèle ( ?) aux sensations éprouvées pendant son déroulement. »
En toutes circonstances, l’artiste est mû par ces « sensations » qui irriguent et nourrissent son regard. L’osmose entre la vue et l’habileté de la main engendre des faisceaux de lignes où se profile peu à peu la silhouette d’une Afrique en mutation.
Ainsi cet homme, venu d’Italie, a-t-il su monter et fixer cette Afrique qu’il aime et qui l’a adopté.
Edoardo di Muro, Afrique, éd Hatier, 5 continents, 1990