edoardo par Jacques Solillou

Texte de jacques Soulillou,

paru dans le livre d'Edoardo di Muro : Afrique,

éditions Hatier, coll. 5 continents, 1990.

AFRIQUE

A l'heure du «village global» où la télévision, les magazines en quadrichromie, les expositions aux dimensions planétaires précédent de leurs flots d'images toute découverte d'un continent jadis réputé obscur, voire impénétrable, Edoardo Di Muro fait figure de voyageur paradoxal débarqué un jour par hasard en Afrique, sans avoir parcouru les pages célèbres d' Afrique Fantôme 1, ni contemplé les photographies de Leni Riefenstahl.

 

C'est d'une enfance âpre et mouvementée, tenaillée par l'angoisse de « ce que sera demain», où la seule philosophie est « manger ou être mange», qu'Edoardo Di Muro tirera la force physique et morale pour affronter sa nouvelle vie en Afrique : heureuse destinée qu'il n'a pas choisie !

Il faut s'être promené en sa compagnie dans les montagnes de l'Italie du Nord, ou il a été garde-chasse pendant quelques années, pour comprendre qu'observer la nature ne relève pas chez lui de la contemplation, mais d'une sorte d'adaptation biologique ou observation rime avec prédation. Chez Edoardo Di Muro le dessin est un substitut de la chasse. Ainsi s'expliquent ses longues marches pour trouver un sujet qui paraitrait banal à tout autre et la tension qui prévaut au moment de sa capture.

La formation artistique d'Edoardo Di Muro se résume à bien peu : il a participe à la restauration de fresques dans une église proche de Cuneo, sa ville natale, et il dessinait parfois lors de ces longues heures d'attente qui ponctuent la journée d'un garde-chasse.

D'ailleurs, à quoi bon une formation artistique lorsqu'on débarque en terre africaine, sans travail, et qu'il faut bien subsister. La vie d'Edoardo prend alors des allures de roman picaresque.

 

A Abidjan, dans les années 1970, il vit à Treichville. Plonge dans cet immense quartier-village d'où les tours du Plateau paraissent plus hautes encore et l'argent plus puissant, il côtoie des déracinés venus de l'intérieur ou de pays limitrophes. Beaucoup doivent se rendre tous les matins sur le Plateau pour leur travail. Malgré les difficultés matérielles de toute nature auxquelles les habitants sont confrontes, il règne dans ce quartier une convivialité et un sens de la solidarité qui font qu'Edoardo s'y sent chez lui, d'instinct. Il aime à observer la rue, ce théâtre permanent: nonchalance des vendeuses installées le long des trottoirs proposant à toute heure nourriture, cigarettes, petits articles de ménage; animation des « maquis» où la bière et la verve du « français Moussa» 2, s'excitent mutuellement jusqu'à refaire le monde.

Puis, Edoardo se rend à Dakar. Par nécessité économique et tropisme, il s'installe dans la Medina, ce quartier populaire aux maisons basses peintes à la chaux, ses rues bordées d'arbres où circulent en toute quiétude des troupeaux de moutons et où résonne parfois le tam-tam qui appelle au sabar3. Sa vie n'est pas moins âpre, mais elle porte en son centre la marque d'une présence qui a pour nom Harwina, jeune femme d'origine Zoulou, dont l'enfance n'a rien à envier à celle d'Edoardo.

Harwina fait de la couture; Edoardo se décide enfin à vivre de son art. Il commence à organiser avec un ami Sarakolé3, Mahmadou, un semblant de marketing: l'Africain tient le rôle de l'artiste qui expose ses dessins sur le parvis d'une banque ou d'un grand hôtel, Italien, celui du badaud qui tombe en extase devant les œuvres de l'artiste local et s'enquiert, au milieu d'un petit attroupement naissant, si ces dessins sont à vendre, créant ainsi l'impulsion par un premier achat.

Peu à peu la vie s'organise, des connaissances se nouent et une forme de pidgin francophone parlé à Abidjan. Première exposition a lieu en 1979 au Centre Culturel Français de Dakar. Le succès est foudroyant. Le Président Léopold Sedar Senghor souhaitera voir cet Italien qui sait observer et rendre les scènes de la vie quotidienne avec une telle aisance, une telle vérité du détail que l'on se demande s'il n'est pas né ici, sur cette terre de Lat Dior4 et d'Amadou Bamba5.

Sa notoriété franchit les frontières : Edoardo Di Muro doit se faire à l'idée du voyage, s'habituer à rentrer dans les pays par les aéroports, confier ses bagages au chauffeur qui l'attend dans une voiture climatisée, participer à des réceptions.

Il est loin le temps où il pouvait aller « sur le motif», comme disaient les impressionnistes, ayant simplement à faire le tour de son quartier : ici la boutique du Maure, là-bas le dépôt du charbonnier guinéen, plus loin l'arrêt «car rapide». Tout était simple, alors, dans un monde à portée de main.

La première invitation au voyage vient du Cameroun, qu'il parcourt du sud au nord : Douala, Yaoundé, N’Gaoundéré, Garoua, jusqu'au marché de Pitoa. Puis le Gabon, le Nigeria immense et peuplé : Lagos, Benin-City, Kano où Edoardo tombe dans une embuscade qui se terminera de manière sanglante.

Le carnet de voyages s'enrichit encore d'un passage au Benin, Cotonou, Porto-Novo, Abomey puis au Togo, suivi d'un autre séjour au Nigeria. Vient enfin, quinze ans après, la Cote d'Ivoire avec Abidjan et Grand-Bassam.

 

A l'occasion d'une chasse dans l'extrême Sud-est du Sénégal, il noue des liens d'amitié avec le peuple Bassari. Apres avoir fait la preuve de ses capacités de chasseur et d'agriculteur, Edoardo est autorise à prendre pour seconde femme une jeune fine de cette tribu, Penda.

Au cours de ce périple de plusieurs milliers de kilomètres, et mis à part l'incident de Kano, jamais Edoardo n'a été inquiété. Bien des photographes, après avoir fait cent mètres hors de leur voiture, ont dû vite plier appareils et bagages.

A N’Gaoundéré, quand il dessinait dans la rue, on venait lui porter du thé. A Lagos, lors des deux longues séances rendues nécessaires par l'ornementation complexe de Ebun House une maison de style-brésilien, un petit groupe d’adultes montait la garde et chassait les enfants qui s’agglutinaient devant la feuille de dessin empêchant l’artiste de voir le bâtiment.

A la différence de la photographie, le dessin n’est pas perçu comme un viol de l’intimité, une intrusion dans un monde où l’artiste n’a pas été invité. L’appareil cristallise l’attention, interrompt le cours régulier des choses ; le dessin s’insère sans le perturber dans le flux des activités quotidiennes, même s’il constitue parfois une attraction.

 

Avec son travelling, qui va des paysages de savane à ceux des vines, le plan de son livre « Afrique » est a l'image du parcours de l'artiste qui a quitte la nature pour se plonger dans le brouhaha fébrile de la grande ville. Au-delà de cette allégorie, ce livre déroule un cycle qui coïncide avec les travaux, les poses, les loisirs et les fêtes qui peuvent ponctuer une journée en Afrique, depuis l'aube jusqu'au soir.

On se lève tôt en Afrique. Premier souci : les transports qu'il faut prendre d'assaut ou attendre « jusqu'à… ». Leur variété, et parfois aussi leur témérité, constitue toujours un émerveillement pour le voyageur : fardeaux que l'on porte sur la tète, entassement des taxis-bagages qui relient les grandes vines, chargements qui donnent aux camionnettes ou aux camions des allures de forteresses prises d'assaut. On pourra s'étonner de voir la partie consacrée aux transports s'achever par une panoplie d'épaves. C'est que l'épave fait partie intégrante du paysage en Afrique. On ne cherche pas à la cacher ou à la retirer immédiatement comme en Europe. Le temps s'en chargera, il vient à bout de tout.

Apres les transports, viennent les petits métiers, toute cette strate socio-économique qui appartient au « secteur informel» comme disent les technocrates : vendeuses de beignets ou de cigarettes à l'unité, fondeurs de marmites qui recyclent les déchets d'aluminium, etc... La plupart de ces petits métiers se situent dans les interstices de l'économie officielle dont rendent compte les courbes des statistiques, de même que les lieux qu'Edoardo aime souvent à dessiner échappent l'orthogonalité urbaine.

 

Les marchés, innombrables, sont de tous types. Le marché commence sur le seuil de la porte par la vente de noix de cola, de bonbons ou de quelques mangues, puis il se répand dans toute la ville, le long des trottoirs, sur les places, jusque dans les bâtisses de béton brut des marches modems.

Les repas : on y consacre encore beaucoup de temps en Afrique. Beignets de plantain, ndolé, sanga, riz au poisson, akassa, tau, gari, apparaissent dans les gargotes, « chantiers », « maquis », « circuits », autant de mots qui désignent ces lieux conviviaux au statut juridique précaire qu'affectionnent les personnages d'Edoardo.

Le repos: sa variété est à la mesure des petits métiers ; il en forme la doublure : repos du manœuvre au fond de sa brouette, du porteur en équilibre sur son pousse-pousse, repos de la vendeuse de beignets au creux des racines d'un arbre.

En toile de fond de bien des dessins d'Edoardo apparaissent des architectures, traditionnelles, modems, coloniales, et « façon-façon» pour celles qui n'ont pas un style bien défini. Parfois, l'artiste s'est intéressé plus particulièrement aux façades richement ornées comme dans l'architecture afro-brésilienne du Sud du Nigeria et du Sud du Benin ou de l'architecture Haoussa.

 

Jeux, Danses et Cérémonies, Fétiches et Cultes, les trois derniers volets de ce livre sont en étroite relation. Les lutteurs sénégalais sont indissociables de leurs marabouts qui les encouragent au bord de l'arène. Dans la danse, y a une part de jeu comme dans la cérémonie une part de rituel qui nous rapproche des fétiches.

On pourrait distinguer dans les jeux, danses et cérémonies deux catégories : ceux qui prennent place dans un lieu préalablement défini - arène, bord du fleuve - et ceux qui ont une localisation plus mobile, susceptible de varier dans le temps - jeux et danses d'enfants ou d'adultes dans la rue, par exemple. Seuls les fétiches sont fortement enracines (Legbala6 l'entrée du bois sacre), ce qui n'exclut pas leur extraordinaire diffusion dans l’espace comme en témoignent les talismans, amulettes et autres « gri-gri» que portent à leur bras, autour du cou ou de la taille, voire dans leur chair sous forme de fines incisions, un grand nombre de personnages.

 

Ces dessins reflètent une vie urbaine qui n'en finit pas de croitre, qui s'échappe et déborde plus loin, quel que soit le stratagème mis en œuvre pour la contenir, qui se multiplie en dizaine de petits métiers, en centaines de tenues vestimentaires et postures différentes.

On ne peut qu'être fascine par l’étalage des corps : corps assis, allonges, endormis, plies en deux jambes tendues, déhanchés, cambres, corps en marche, rampant, dansant, corps tendus sous l'effort... Vaste syllabaire des attitudes, premier moule de la culture auquel le dessin prête son incomparable souplesse, son inépuisable mémoire graphique.

 

Le dessin commence par le « chargement» qui s'effectue sur le lieu même de la scène qu'Edoardo a choisie : la, il met en place les principaux traits qui définissent cette scène — personnages, bâtiments, végétation, objets. Aucune finition à ce stade, beaucoup de notes inscrites à même la feuille, donnant des indications sur une attitude, un texte imprime sur un pagne, une variété d'arbre, le nom d'un bâtiment, etc. Suit le long travail de finition dans l’atelier. Parfois, l'artiste se permet quelques infidélités à l'égard de la stricte vérité de la scène : tel personnage aperçu dans un certain contexte, avec un vêtement qui aura retenu son attention, pourra se retrouver au milieu d'une scène à laquelle il n'a jamais participe. Les deux femmes Yoruba devant la maison afro-brésilienne, dans Docemo Street à Lagos, n'étaient pas la au moment précis où il a fait l'esquisse de ce bâtiment ; pourtant, les coiffes de tissu amidonne, travaillées avec une virtuosité apparemment désinvolte, l’élégance de leur démarche qui prend des allures de parade, tout ce faste entre en résonance avec la riche ornementation de l'architecture brésilienne. De même, le jeune citadin au chapeau de paille, chemise à motifs « dollar» et transistor, déambulant avec décontraction dans le quartier Ikoyi de Lagos — jadis exclusivement réserve aux Européens — ne se trouvait pas devant ce bâtiment à l'apparence sévère. Mais la seule présence de ce jeune homme, tel qu'on peut en apercevoir dans n'importe quelle ville du monde aujourd'hui, accentue la distance et le caractère désuet, voire anachronique, que constitue le décor de cette maison de style colonial.

A l'unité d'espace de la scène ne correspond pas nécessairement une unité de temps: le dessin permet à un moment du parcours personnel de l'artiste de faire la synthèse d'observations visuelles très variées qui ressurgissent et prennent soudain un sens. Il catalyse des impressions restées jusqu'alors sans lien dans sa mémoire. Le dessin d'Edoardo Di Muro n'est jamais platement réaliste. Telle maison ou tel personnage ne sont intéressants qu'à travers leur rencontre. Le réel est ainsi prétexte à des résonances ou des décrochements qui génèrent de héritables courts-circuits: le double portrait imprime sur tissu « Ahidjo/Giscard», commémorant la visite du Chef d'Etat français, ostensiblement mis en évidence sur les cuisses d'une femme, les sacs de farine marques « don de la Communauté Européenne» que l’on aperçoit sur un marche, la vendeuse de beignets se protégeant du soleil avec un journal où l’on peut lire « à l’ombre du F.M.I. », le play-boy local qui arbore des lunettes sur lesquelles est imprime le mot «SIDA», ou bien ces pécheurs qui vaquent à leurs occupations autour de l’épave d'un bateau de pêche, jadis flambant neuf, mais jamais utilise.

Année après année, voyage après voyage, Edoardo construit une vaste allégorie qui raconte avec humour, mais sans fards, l’indifférence d'une certaine Afrique pour l'immense remue-ménage dont elle est l'objet et qui, jusqu'ici, à eu peu d'incidence sur la vie de ceux que l'on appelle les « petites gens». Le F.M.I., à proprement parler, ne fait de l'ombre que dans certains bureaux climatisés et le sabar conserve son identité malgré le t-shirt « coca-cola» qu'arbore le joueur de tamal8.

 

Il y a comme un air de défi dans la manière dont ces petites gens apparaissent. Non le défi arrogant ou violent des Grands, mais un défi par inertie, empreint de nonchalance où une certaine grandeur, une certaine vanité sont soudain ramenées à une mesure plus humaine du seul fait de la présence inopportune de ces humbles dans le décor. Ce sont eux qui, en tous lieux, donnent l’échelle. Voyez, par exemple, le marche moderne de Libreville dont les flèches s'élancent vers le del avec, à ses pieds, ce marche informel que recréent spontanément ces femmes en dépit du merveilleux bâtiment spécialement aménage à leur intention ...

Pour reprendre un titre célèbre de Georges Perec, « Espèces d'Espaces», il y a, chez Edoardo Di Muro, les espaces denses des marches, des rues, des cérémonies, les espaces raréfies où quelques personnages posent ou déambulent devant des bâtiments, les espaces ouverts des paysages panoramiques, les espaces de bordure, marge, lisière, comme les épaves de bateaux échoues sur la plage, le Legba à l’entrée du bois sacre, la buvette « Au petit coin d'Amour» à l’orée de la foret, et puffs cette variété très particulière qui réunit des espaces sans définition précise, laisses à l’abandon, oubliés, telle cette buvette « derrière les rails » à Lomé, l'épave de voiture baptisée « Belle abandonnée », le marche improvise sous un échangeur d'autoroute à Lagos, ce terrain vague à Libreville où passent deux jeunes filles, cet autre à Dakar avec une charrette et un cheval, etc. Edoardo a une affinité pour cette espèce qui croit dans les interstices et à laquelle on ne prête pas attention, qui n'est ni pittoresque ni photogénique.

 

Ce livre dessine la geste cette « Afrique baroque » qu'évoquait Georges Balandier dans Afrique Ambigüe lorsqu'il voulait signifier ce « glissement du goût» surtout sensible dans les centres urbains et qui se traduit par une « africanisation » d'objets, d'images ou de mots charries par la société industrielle. Ce « baroque africain» qui a pour support les tenues vestimentaires, les enseignes des boutiques, le mobilier, les décors intérieurs et l'occupation même de l'espace dans les centres urbains.

 

« Façon-Façon», cette belle expression du français Moussa abidjanais pourrait à elle seule résumer le caractère hybride d'un monde fait d'éléments rapportes, arraches aux régulations de la tradition et qui, avec les moyens du bord, essaie vaille que vaille de dessiner un territoire nouveau, mouvant, fluide, ne ressemblant ni à celui qui s'éloigne dans la nuit du passe ni celui qu'on appelle en Europe «le monde moderne », synonyme d'efficacité, ponctualité, propreté et qui se révèle à l'usage, plus un monde fait pour les choses qu'un monde fait pour les hommes.

Jacques Soulillou

notes:

 

1 - Michel Leiris

2 - forme de pidgin francophone parlé à Abidjan

3 - danse

4 - nom de la tribu malienne

5 - célèbre chef guerrier qui, au XIX° siècle résista à l'occupation française au Sénégal

6 - prophète de la confrérie musulmane des Mourides au Sénégal

7 - divinité vaudou

8 - tambour d'aisselle